En relisant les Plaideurs

AutorLeonardo Brandelli
Páginas105-114

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Les Plaideurs sont une belle illustration du droit tel qu’il peut être lu dans le miroir de la littérature1. Il est dès lors aisément compréhensible que la pièce figure en bonne place dans les études consacrées aux rapports fructueux pouvant être noués entre les deux disciplines2. L’intérêt porté à la description critique de l’institution judiciaire de l’Ancien Régime par Racine contraste avec la disgrâce dont la pièce souffre auprès des compagnies de théâtre3, bien que la comédie contienne maintes situations drôles de nature à divertir le public et que son éclairage sur le droit n’ait guère vieilli4.

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Que la comédie émane de Racine, et non de Molière comme on le croit souvent, est source d’étonnement. Il n’est guère besoin de rappeler que Racine est l’un des plus célèbres tragédiens français, que l’on oppose toujours à l’autre grand tragédien de notre pays, Corneille5. Que l’auteur d’Andromaque, de Phèdre ou de Bérénice ait pu rédiger une comédie, la seule d’ailleurs qu’il ait écrite, dépasse l’entendement. On s’interroge d’ailleurs sur les raisons qui ont amené Racine à fréquenter un genre qui n’était pas le sien. Plusieurs facteurs sont mis en avant par les spécialistes de la littérature française6. L’expérience personnelle de Racine en matière judiciaire aurait beaucoup compté dans le choix de ce thème, traité de façon burlesque. L’auteur avait en effet dû mener un long procès pour conserver le prieuré de l’Epinay qu’il avait obtenu grâce à son oncle chanoine à Uzès. Une autre raison tiendrait à l’influence qu’a pu exercer l’un de ses professeurs, à Port-Royal. Avant de se convertir au jansénisme et de se retirer du monde, Antoine Lemaistre comptait parmi les avocats les plus célèbres de son temps. Enfin, l’illustre auteur aurait voulu prouver qu’à l’instar de son rival Corneille, il était capable d’exceller tant dans la tragédie que dans la comédie7.

I) Mais sommes-nous, avec les Plaideurs, en présence d’une véritable comédie?

A la vérité, il s’agit plutôt d’une farce, dans la tradition des farces antiques ou de celles du Moyen Âge. La farce est une pièce de théâtre courte, qui représente des situations cocasses, des bons tours joués à des personnages souvent sots ou niais, des moqueries ou des satires visant les institutions ou les puissants. Comme situation piquante, il y en a plus

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d’une dans les Plaideurs. Voilà un juge qui veut juger nuit et jour et que son fils enferme dans sa maison pour qu’il ne puisse se rendre au Tribunal. Le magistrat entend néanmoins ouvrir une audience, et ce sous les gouttières de la maison; puis il s’acharne à la poursuivre depuis le soupirail de sa cave dans laquelle il finit par se fracasser le crâne. Le côté farce de la pièce se traduit également par le thème du procès qui clôture les Plaideurs, celui d’un chien, Citron, qui a volé un chapon. Citron comparait devant le juge et pour attendrir ce dernier, l’avocat lui présente de petits chiens risquant de devenir orphelins par le prononcé de la sentence, chiots qui s’oublient, laissant sous eux des flaques que l’avocat présente comme des larmes.

Le rythme endiablé de la pièce est peu propice à l’approfondissement des personnages. Par ailleurs, l’homo juridicus n’est somme toute qu’une facette secondaire du caractère humain. Il n’est dès lors pas surprenant qu’à la différence des personnages des comédies de Molière, ceux des Plaideurs ne soient pas entrés dans le vocabulaire de la vie de tous les jours. Si l’on qualifie autrui d’Arpagon, de Tartuffe ou d’Alceste, toute personne dotée d’un minimum de culture sait que sont visés un avare, un hypocrite ou un misanthrope. Un bourgeois gentilhomme, une femme savante ou une précieuse ridicule évoquent immanquablement, aujourd’hui encore, les comédies de Molière. A l’opposé, Yolande Cudasne, Comtesse de Pimbêche8, Monsieur Chicanneau9et le juge Perrin Dandin10sont quasiment tombés dans l’oubli11.

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Mais les situations amusantes et outrancières ne sont que des aspects secondaires de la pièce. Son trait essentiel est la satire, qui plus est, celle de la Justice. A cet égard, les Plaideurs ne sont pas la première satire judiciaire dans l’histoire du théâtre, ni d’ailleurs la dernière. Que l’on songe aux Guêpes, d’Aristophane, dont Racine s’est inspiré de son propre aveu comme le révèle la préface: «j’avoue que Les Guêpes me divertirent beau-coup, et que j’y trouvai quantité de plaisanterie qui me tentèrent d’en faire part au public» . Dans Les Guêpes, il est également question d’un juge avide de procès et dont le fils organise une parodie de procès d’un chien, Labès. Une autre satire célèbre, datant du Moyen Âge, est celle de la farce de Maître Pathelin12, dont l’identité de l’auteur est restée inconnue: le personnage central est un avocat sans procès à plaider, qui roule un drapier et qui se fait lui-même berner par un berger auquel il a conseillé de répondre systématiquement «bée» devant le juge. Et lorsque Maître Pathelin réclame ses honoraires au berger, celui-ci continue à bêler benoîtement. Mentionnons également la satire des gens de justice que l’on trouve dans d’autres genres littéraires, notamment dans les œuvres de Rabelais13, de Boileau14et de Furetière15, dont on s’accorde à dire qu’elles ont également été source d’inspiration pour Racine16.

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Deux siècles plus tard, Courteline17, Labiche18ou Feydeau19croquent, eux aussi, des gens de justice ou dénoncent l’institution judiciaire, comme a pu le faire, dans un autre genre, leur contemporain Daumier.

II) La satire de la justice par Racine a pour objet tant la complexité de la justice que ses différents acteurs. S’il fallait suivre un ordre crescendo, nous débuterions par les satires les moins acerbes pour aboutir aux plus lourdes.

Les flèches les moins cruelles visent les plaideurs eux-mêmes. Monsieur Chicanneau et la comtesse de Pimbêche, qui font procès sur procès, dilapident leurs biens dans les procédures judiciaires. Ce sont des compulsifs du procès, à l’image des compulsifs du jeu.

Les trois quarts de vos biens sont déjà dépensés À faire enfler des sacs

, s’exclame Léandre, le fils du juge, devant M. Chicanneau, père de la jeune fille qu’il entend épouser, les sacs étant ceux dans lesquels étaient placées les pièces d’un procès, bref, ce qui faisait office de nos actuels classeurs ou chemises. Quant à la comtesse, âgée d’une soixantaine d’années, elle s’est vu interdire de plaider à la suite d’une action introduite par ses proches et la Comtesse de s’exclamer:

Monsieur, j’en suis au désespoir


«Mais vivre sans plaider, est-ce contentement?»20

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Une autre satire, guère plus chargée, vise le juge, personnifié par Perrin Dandin. Les traits excessifs ou pathologiques du personnage, qui cadrent bien avec l’aspect farce de la pièce, émoussent les critiques susceptibles d’être adressées aux juges de l’époque. Perrin Dandin veut juger jour et nuit, c’est un monomaniaque, un compulsif. La critique gagne en crédibilité lorsque Racine présente le juge qui s’endort pendant l’audience. Puis, celui-ci se réveille brutalement pour rendre un jugement abracadabrant, à savoir la condamnation du chien Citron aux galères. Mais ce toqué de juge n’en a pas moins des aspects sympathiques21. A la vue des chiots et de leurs...

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